Claude, mon père

 Mon père à l’époque de ma naissance exerçait trente six métiers, souffrant trente six misères, âgé de 23 ans, il était né par hasard à LORIENT, d’un père Auvergnat (de Vincennes) et d’une mère parisienne native du Berry, son enfance s’était passée pour l’essentiel dans l’Aisne.
 Il avait traversé la France en vélo, pendant l’exode avec son frère Pierre, qui veillait sur son insouciant cadet.
Partis de LONGPONT dans l’Aisne le  Vendredi 17 Mai 1940, Pierre et Claude avaient vite compris que les Allemands, du haut du ciel, avaient repéré ses deux garçons téméraires et indisciplinés qui allaient leur en faire voir pendant toute l’occupation.
 Le Haut État Major Allemand était formel, ces deux là devaient être neutralisés dans les plus brefs délais, et l’aviation  avait pour mission de s’acharner sur eux. Quoique fasse les deux frères, le « boche » était toujours là pour essayer de les empêcher de passer, quitte à bombarder spécialement à cause d’eux les ponts de la Loire afin de les stopper. Rien n’y fera, à leur nez et à leur barbe, ils franchirent quand même le fleuve, en direction de MONTFAUCON dans le Lot, pour se réfugier chez leur soeur
De retour chez eux à l’automne, ils aidèrent leur père à récupérer équipement et armement abandonnés par l’armée française dans les bois environnant afin d’équiper les premiers réseaux de résistance. En Août 1944, ils prirent la collégiale Saint Jean des Vignes à Soisson, tenue par la milice, lors de l’entrée en ville des forces de libération, ce qui leur value la croix de guerre pour les fils et la légion d’honneur pour le père. Notre trio de choc se retrouva dans le même régiment de l’armée régulière ; au sein duquel ils combattirent jusqu’au lendemain de l’armistice, car les allemands de la poche de Saint Nazaire, ne déposèrent les armes que le 9 Mai.
Démobilisé, il n’était pas envisageable qu’il retrouve les bancs du lycée et de côtoyer ceux de son âge qui avaient préféré regarder passer les alliés plutôt que les suivre.
C’est ainsi qu’il arriva dans le Mercantour pour assurer le déminage de la frontière italienne, à la fin de ce boulot, il resta dans le coin, rencontra ma mère, et son destin en fut changé.
img001.jpgC’était un « artiste », son avenir, sa destinée, aurait dû être la peinture et le dessin, mieux encore, la caricature. Ses talents ne se limitaient pas à l’art graphique, il savait jouer de différents instruments de musique et il était assez cabotin pour faire un bon acteur comique. Je l’aurais bien vu en clown caricaturiste, car il était véritablement fait pour cela. Il travailla pour quelques journaux, mais à cette époque les quotidiens issus de la résistance n’avaient pas assez d’argent pour payer leurs journalistes, et encore moins les dessinateurs. Et puis nous étions là, mon frère et moi, il fallait nous nourrir, et si mon père était prêt à quelques sacrifices pour nous élever tout en se lançant dans une carrière artistique, cela n’était pas envisageable pour ma mère, pour qui le dessin et la peinture n’étaient pas des « activités sérieuses et respectables ». Tout juste concéda t-elle à accepter que mon père fasse des extra pendant les fêtes de fin d’année, en peignant les vitrines de cafés et des restaurant, mais dès qu’il s’agissait de « peindre pour peindre » elle mettait le holà ! .Quand l’heure de la retraite sonna, quand ils furent à l’abri du besoin, nous avons tous espéré qu’il pourrait enfin se livrer à son art à temps plein. Il n’en fut rien, l’art n’était concevable pour ma mère que si il était alimentaire, il ne put que continuer à dessiner des œuvres éphémères sur les vitrines des bistrots.
Ma mère avait cette attitude tout a fait contradictoire, qui consistait à pousser mon père à « faire des petits spectacles basés sur la caricature lors des réunions de leur club de retraités, ou au cours des voyages organisés, mais dès que mon père avait trop de succès, elle « le cassait » ne supportant pas cette situation, en fait, il fallait que le talent de mon père rejaillisse sur elle  tout en étant jalouse des compliment adressés à son mari. A sa mort, nous avons de nouveau émis l’espoir qu’il allait enfin pouvoir « vivre sa vie d’artiste », mais il était trop tard, il ne profita de « sa liberté » que deux ou trois ans, voyageant à travers la France pour faire un stage d’aquarelle en Bretagne, visiter une exposition à Paris, franchir les Alpes pour admirer les peintres italiens etc.
Puis un jour sa main l’a trahi, du jour au lendemain elle refusa de lui obéir, son coup de crayon s’envola avec le mal. Il compris que sans son « art », il ne pourrait plus briller en société au sein de sa maison de retraite.
Cela lui fut insupportable, il se réfugia dans « son monde » dont il n’accepte  que rarement de sortir et de moins en moins souvent. Sauf pour « Questions pour un champion » grâce à qui il continue d’épater résidents et soignants




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