L'Exode et la Vie sous l'Occupation

(Mémoires de Maurice RENOUX)

 
 
10 MAI 1940, L’OFFENSIVE ALLEMANDE.
 
Le Vendredi 10 Mai 1940, à 5Hoo du matin, avec Dédée, nous sommes réveillés par une explosion lourde (qui fait trembler la maison), éloignée de dix kilomètres à vol d’oiseau. La sonnerie du téléphone retentit, c’est le chef de gare qui me demande de lui passer la gare de VILLERS-COTTERETS, le réseau SNCF ne répondant pas. Le chef de gare m’apprend que le passage à niveau a étébombardé, bloquant la ligne et la route de la FERTE-MILON. Je comprends que ce que je redoutais commence et que les Allemands passent àl’offensive!! Je ne me doutais pas de l’ampleur qu’elle allait prendre en quelques jours.
Peu après, la Radio annonce que la BELGIQUE et la HOLLANDE sont envahies. Le Gouvernement Français invite tous les fonctionnaires civils et militaires àrejoindre leur poste s’ils sont en congé. C’est mon cas, puisque j’étais àLONGPONT depuis le 4 Mai.; Je me prépare et prends le train de 13 h pour LAON-MONTCORNET. Je fais enregistrer mon vélo, mais je laisse ma cantine àla maison.
Andrée est toujours aussi courageuse, je suis civil, aussi elle est rassurée en ce qui me concerne. Elle ne se doute pas de ce qui l’attend!!!, on ne pouvait pas concevoir que les événements se dérouleraient avec une rapidité foudroyante.
Arrivé àLAON, j’apprends que la ligne est coupée par un bombardement à LIART. Nous descendons du train et passons la nuit à proximité des abris. Les appareils de chasse français patrouillaient continuellement.
En circulant, les jours suivants, je vis des morceaux de poutrelles et de wagons àtrois ou quatre kilomètres de la gare.
Rentré chez moi, je vis le receveur buraliste, remontant de la gare, assez inquiet sur la suite des événements. Le feu des wagons couvait et les explosions reprirent de plus belle jusqu’à 3 ou 4H00 du matin. Cette fois je m’étais réfugié avec les autres habitants de la maison dans la cave. Je sentais le mur vibrer àchaque explosion.
         
          DIMANCHE 12 MAI 1940, (Jour de PENTECOTE).
 
Dans la matinée je voulus aller àla gare chercher mon vélo, mais on ne pouvait approcher, les risques étaient trop grands et inutiles.
 
LUNDI 13 MAI 1940.
 
Étant retourné àla gare, j ‘aperçus mon vélo sur la voie près du quai, au milieu des wagons déchiquetés. Il avait la roue avant broyée, la selle et le guidon arrachés gisaient un peu plus loin. Je pris les restes et retournais chez moi. Je demandais àmon propriétaire si je pouvais prendre la roue d’un vieux vélo qui était dans un coin pour la remonter sur le mien. Je me mis au travail pour reconstituer mon seul moyen de locomotion. Car je n’avais plus la possibilité de rester là. Tous les gens qui possédaient une auto étaient déjà partis en majorité, quelques retardataires s’affairaient pour en faire autant. Les propriétaires de grosses fermes avaient aménagé remorques et tracteurs et installé des matelas et du matériel de cuisine, ainsi que vivres et bagages. Nous ne pouvions plus recevoir de courrier et le téléphone coupé tout le long de la ligne. J’allais voir mon Receveur et lui remis mes quittanciers après avoir arrêté mes comptes et versé l’argent àla caisse.
 
MARDI 14 MAI 1940.
 
Nous assistons au défilé lamentable des réfugiés belges, ainsi que des douaniers de la frontière marchant àpieds. Rares étaient ceux qui avaient des vélos.
 
       L’ EXODE
 
Mercredi MAI 1940
 
Toujours le même défilé, nous étions les rares fonctionnaires a être restés, mon chef ne paraissait pas vouloir prendre l’initiative de partir. Mon vélo était chargé. Dans l’après midi, je vais sur la place le long de la route, soudain, j’aperçois un détachement de soldats du P.M.A qui avait été cantonné à MONTCORNET, avant l’attaque. Ils marchaient en colonne par un, à cinq ou six pas de distance le long des murs, de chaque coté de la route. M’approchant d’un sous-officier, je lui demandais de quel coté ils se dirigeaient, il me répondit: “Nous nous replions sur MARLES, est-ce loin????”. Je lui répondis “dix-huit “ kilomètres!”. Cette fois-ci, .j’étais fixé, et bien décidé à retourner voir mon contrôleur- receveur, je lui dis, ”Je vous ai rendu mes comptes, êtes-vous au courant de ce qui se passe?” “Non je ne vois pas”. Je lui explique l’arrivée, plus exactement le passage de l’armée qui se repliait. Nous ne pouvions plus recevoir d’ordre de repli en ce qui nous concernait (puisque les communications étaient coupées). Il nous fallait prendre la décision nous mêmes. Il me répondit “Je suis de votre avis, nous ne pouvons pas rester là. En ce qui me concerne, je vais à la poste effectuer mon virement comptable et je vais rejoindre ma femme dans l’AUBE”.
Je lui fais mes adieux et je pars en vélo, il était environ l3Hoo. Je connaissais bien la route, je suis passé à CLERMONT-les-FERMES et je reconnus en passant des gens qui me firent un signal amical, mais ils avaient l’air anxieux. Puis, un peu plus loin, aux abords de BUEY-les-PIERREPON j‘aperçois des soldats qui courent et subitement s’arrêtent; ils mettent un fusil mitrailleur en batterie sur le bas coté de la route. Je suis tenté de me retourner, mais j’appuis un peu plus sur les pédales et je continue ma route de concert avec un couple de Belges, également à vélo. Je vois les avions allemands qui passent en direction de LAON, j’abandonne l’idée de passer à la Direction des Contributions Indirectes et je contourne la ville par le SUD, je croise un convoi de plusieurs canons anti-chars de 77 qui semblent sortir de l’usine. A l’entrée de SOISSONS, je vois un régiment d’Infanterie qui marche en direction de LAON. J’ai su plus tard que ces soldats allaient prendre position sur le canal de l’AISNE. Je traverse SOISSONS, puis à la sortie de la ville, je m’arrête dans un café pour casser la croûte, il doit être 2Ohoo. Je m’installe dans le jardin de ce café et je vois défilé d’innombrables réfugiés, l’un d’eux a un pansement à la tête, je lui demande s’il a eu un accident. ”Non me dit-il, ce sont les Allemands qui m’ont tiré dessus, alors que j’étais sur le pas de ma porte à ROZOY sur SERRE, les trois automitrailleuses allemandes ont débouché dans la rue principale et ont ouvert le feu aussitôt pour dégager la route, je fus éraflé par une balle et je suis entré aussitôt à l’intérieur, ma femme m’a fait un pansement sommaire. Nous sommes passés par une porte de derrière, où se trouve le garage, j’ai pris ma voiture qui était déjà prête pour le départ et sans plus attendre nous prîmes une route parallèle pour rejoindre la route de SOISSONS.”
Je connaissais bien ROSOY sur SERRE, puisque nous y allions en tournée au moins une fois par semaine. Peu après une femme passe près de moi, elle sortait du café, et je l’entends dire aux personnes qui étaient avec elle, ”Je ne peux plus retourner chez moi, je me suis trouvée nez à nez avec trois automitrailleuses allemandes”.
Cette fois, il n’y avait plus de doute, les Allemands avaient rompu le front. Sur ma route, je n’avais pas rencontré de renfort de troupes françaises qui allaient barrer la route aux Allemands. Je n’avais plus de temps à perdre, je repartis aussitôt et après quinze kilomètres très pénibles j’arrivais à LONGPONT, où tout était bien calme. Pas de lumière, je sonne et j’entends descendre ma femme et crier “Qui est là?.”- ”C’est moi., Maurice”. Elle ouvre le vasistas et ensuite la porte en me disant, ”Mais pourquoi es-tu là?”, réponse brève, ”J’ai les hoches au cul”. Elle n’en croyait pas ses oreilles.
Là dessus, les enfants, qui ont entendu sonner et reconnu ma voix, descendent à leur tour et je dois raconter les événements. Ils ne savent pas du tout ce qui se passe, tout c’est passé dans le secret quasiment absolu, je leur dis de remonter se coucher, que nous devons tous nous reposer car nous ne savons pas ce que l’avenir nous réservera.
J’avais fait quatre-vingt dix kilomètres sur un vieux vélo et j’étais très fatigué. A partir du Jeudi 16 Mai 1940, je commençais à préparer le départ de notre petite famille et nos aventures à travers la FRANCE, sous les bombardements allaient commencer.
 
JEUDI 16 MAI 1940.
 
Ma femme ouvre le bureau de poste, comme d’habitude, et raconte à ses deux facteurs ce que j’avais vu et entendu, donc mon retour auprès des miens. Mme MONQUET, propriétaire de la ferme de la Grange me téléphone; elle me demande si c’est exact que les Allemands sont à MONTCORNET, sur ma réponse positive, elle me dit, ”Mon fils ne s’était donc pas trompé”. En sortant, je me rends sur la place et j’aperçois le Maire qui marche sur moi en me criant “C’est honteux de faire courir des bruits semblables, vous mériteriez d’être arrêté”, j’étais stupéfait de cet accueil, et, en apercevant au loin des soldats venant de S0ISSONS, sans veste, montés sur des chevaux à peine sellés, et qui ont l’air ahuri et effrayé, je réponds au Maire, “Demandez Donc à ces gars-là, pourquoi ils sont ici, et vous verrez bien si j’ai menti” .Le Maire discuta avec ces soldats, cela a du être efficace car j’appris après que le Maire était parti avec sa femme dans la direction de VILLERS-COTTERETS !!!.
                   Dans la matinée, Mme DOLLE, (1a femme d’un facteur qui remplaçait son mari mobilisé), dit à ma femme ”La voiture de mon mari est au garage, mais elle est en panne, si M. RENOUX pouvait la remettre en état, elle pourrait nous être utile”. Après examen, je vis qu’en effet la cuve du carburateur fuyait. La vis de la bride qui retenait cette cuve en avait usé le fond et fait un trou. Je lui en fis part et lui demandais de regarder dans les anciens outils de son mari, (qui était plombier avant d’être facteur), s’il n’y aurait pas un fer à souder, du décapant, une baguette de soudure, elle me ramena ce que je demandais, et je me mis au travail. A cette époque, il existait encore des pièces de monnaie en bronze de cinq et dix centimes. Je pris une pièce de dix centimes, bien passée à la toile émeri, ainsi que le fond de la cuve, et je fis chauffer le fer à souder sur mon réchaud à gaz, et avec la soudure, je pus fixer la pièce au fond de la cuve. Après m’être assuré qu’il n’y avait plus de fuite, je fis un essai qui fut concluant, la voiture pouvait rouler. C’était une 10 CV RENAULT, en très bon état. Mme DOLLE, (DOLLÉ) fit une proposition à ma femme, ”Je ne sais pas conduire, si M. RENOUX veut bien, nous pourrions partir ensemble”. Ma femme lui répondit qu’en tant que Receveuse des Postes, elle ne pouvait pas partir sans ordre, en revanche, elle dit que je pouvais conduire la voiture en amenant les deux enfants DOLLE, leur maman et Janine. Mes deux gars, (Claude, 14 ans, et Pierre, 16 ans) partiraient en vélo. De plus, je ne pouvais pas rester à LONGPONT, il me fallait reprendre contact avec mon administration. Nous décidâmes de partir le lendemain, aussitôt après le repas de midi. Je fis une visite au train militaire qui était en gare depuis longtemps pour me faire soigner mon anthrax, (contracté le 5 Mai par une bestiole, piqûre dans le jardin). Cet anthrax devenait de plus en plus gros et me faisait sérieusement souffrir.
 
VENDREDI 17 MAI 1940.
 
                   J’avais organisé le départ ainsi: les deux garçons rouleraient en vélo devant la voiture, en éclaireurs, pour signaler les avions. Dans la voiture se trouveraient comme prévu: Mme DOLLE, ses deux enfants, Janine et moi-même qui conduirai. J’avais cru bon de ne pas utiliser les grandes routes surveillées par les avions, tout alla très bien jusqu’à NEUILLY Saint FRONT, où je voulais me rendre chez le Receveur pour savoir où pourrait être le Directeur des Contributions Indirectes?. Il me dit qu’il se trouvait à CHATEAU-THIERRY , mais qu’il devait rejoindre LAVAL, comme tous les autres fonctionnaires de l’AISNE. Dans ces conditions, je lui dis que j’irais directement à LAVAL, et je pris congé. Nous repartîmes en direction de Saint CYR sur MORIN, où nous arrêtâmes pour coucher. Auparavant, nous avions eu un moment d’émotions. Peu après NEUILLY Saint FRONT, nous descendions une petite route quand mes éclaireurs (Claude et Pierre) firent signe que des avions arrivaient dans notre direction. Je m’arrêtais aussitôt en disant à mes passagères d’aller se coucher dans le champ qui dominait et, reculant la voiture, je la mis derrière, contre le talus de la route. Comme j’étais, à ce moment là, presque face à l’autre talus, je vois devant moi, de l’autre coté, des grandes niches creusées dans le dit talus et bourrées de caisses d’obus de 75. C’était la réserve d’une batterie de D.C.A qui était à proximité, (Défense Contre Avions). Or, cette batterie n’a pas tiré un seul obus, alors que les avions venaient droit sur elle. Mes fils peuvent s’en souvenir, puisqu’ils étaient à coté d’elle!!!!!. Pourquoi????
REFLEXIONS. Plus tard, en fuyant à nouveau (Saint LÔ), un avion passa près d’un poste de Mitrailleurs Contre Avions. Même tactiques, les pièces ne tirèrent pas. Etait-ce une instruction précise de ne pas combattre???. C’est aussi, peut-être pour la même raison que le terrain d’aviation de CLERMONT les FERMES avait été rendu inutilisable. Comme c’est étrange. Un observateur comme moi ne peut s’empêcher de conclure. Aussi, je n’ai pas été surpris d’apprendre quelques jours plus tard que le Gouvernement du Maréchal PETAIN, demandait l’Armistice, lui qui était président du Conseil Supérieur de la Défense Nationale, avait été contre le prolongement de la ligne MAGINOT jusqu’à la mer. Pour lui, le fait qu’il y ait la forêt des ARDENNES lui paraissait un obstacle infranchissable. On a vu !!!.!!
Revenons au Vendredi 17 Mai 1940. Nous étions donc en face d’une réserve d’obus de 75 de D.C.A, il était trop tard pour changer de place. Je n’eus que le temps de quitter la voiture et de me jeter à terre, les bombes pleuvaient!. Les avions continuèrent sur CHATEAU-THIERRY. Je reviens à la voiture et la mis sur la route sans attendre mes voyageuses, je partis rejoindre mes deux fils, en leur expliquant que pour nous, la voiture était notre seule planche de salut pour nous rendre à LAVAL le plus rapidement. J’aperçus Mme DOLLE et ses enfants, mais je ne voyais pas Janine. Mme DOLLE l’appelle. Heureusement, Janine se mit debout et courut vers nous, elle avait été plus loin que les autres et avait vu tomber les bombes, elle n’avait pas perdu de vue les avions et se couchait au moment précis. Cette peur passée, nous repartîmes et traversâmes Saint CYR sur MORIN à la nuit tombante. Il y avait une unité de transport cantonnée dans le pays et le seul hôtel n’avait que deux chambres à nous offrir. Mme DOLLE en prit une avec ses enfants. Pierre et Janine couchèrent sur des coussins dans la chambre qui restait libre, laissant le lit pour Claude et moi. Nous avions besoin de repos mais les batteries de D.C.A firent leur travail. Elles protégeaient le Grand Quartier Général, installé à la FERTE sous JOUARRE. La maison tremblait et nous ne pouvions pas dormir. Claude, qui avait donc quatorze ans, se retournait souvent et me cognait l’épaule, ce qui correspondait à mon anthrax. Enfin, au matin, nous repartions après avoir pris un petit déjeuner, en direction de LAVAL
 
SAMEDI 18 MAI 1940.
 En passant à PITHIVIERS, je me fis soigner à l’hôpital. Janine était venue m’accompagner, mes autres compagnons étaient restés à proximité de l’hôpital avec la voiture. Le Docteur regarda et, sans me prévenir, pressa l’anthrax entre deux compresses. Je poussais un cri terrible et je m’évanouis, quand Janine entendit mon cri, elle fut toute bouleversée mais heureusement je revenais à moi. Je crois que nous avons couché à PITHIVIERS, mais je n’en suis pas certain.
 
DIMANCHE 19 MAI 1940.
 
 Nous démontâmes les vélos, pour aller plus vite, et les casèrent tant bien que mal sur le toit, ceci pour que Claude et Pierre puissent prendre place à l’intérieur, (Nous étions huit dans la voiture, trois devant et cinq derrière!!!). Nous arrivâmes dans la soirée et nous avons pu être logé provisoirement.
 
LUNDI 20 MAI 1940.
 
M’étant renseigné sur l’endroit où se trouvait la Direction des Contributions Indirectes, je me suis présenté au Directeur dans la matinée. Il était arrivé la veille avec une partie du personnel de la Direction. On me demanda des nouvelles de MONTCORNET et je dis ce que je savais et comment j’étais parti un peu avant l’arrivée des Allemands.
J’obtins du Directeur de rester quelques jours à LAVAL, en attendant une affectation. pour me faire soigner sérieusement de mon anthrax et, surtout, pour obtenir si possible des nouvelles de ma femme.
J’étais allé à la Direction des P.T.T demander si elle était arrivée et donner mon adresse au cas où elle aurait pu rejoindre LAVAL. J’avais également télégraphié à COLOMBES, à mon frère Félix, pour qu’il soit au courant et éventuellement renseigner l’un ou l’autre.
Je sus donc, par Félix, que ma femme était passée à COLOMBES et était en route pour LAVAL. En effet, elle nous rejoignit et nous raconta ce qui s’était passé après notre départ.
Le Vendredi 17 Mai 194O, après notre départ, Andrée été donc restée à son poste à LONGPONT. Alors qu’il y avait une cliente au guichet, les avions lâchèrent des bombes sur le pays, Dédée et sa cliente se précipitèrent à la cave, une deuxième bombe, puis une troisième éclatèrent de plus en plus près, (Dédée pensait “La quatrième sera pour nous!!!), en effet, cette bombe tomba sur le mur en face de la Poste, de l’autre coté de la route, envoyant une bonne partie des pierres du mur sur la route et fracassant par la déflagration les carreaux, portes et fenêtres de la Poste. Remontant, tout éperdue, Andrée se rendit compte qu’elle ne pouvait plus rester là et se risqua sur la route. Bien lui en pris, elle vit un camion militaire arrêté, dont les hommes déblayaient la route pour se frayer un passage. Elle s’adressa au sous-officier et lui demanda s’il pouvait l’amener, ”Vous êtes la receveuse?”, lui demanda-t-il, “Où sont vos bagages?, vous n’avez rien oublié?, votre comptabilité, vos valeurs, les timbres, le timbre à date?”- ”J’ai tout cela dans mes sept sacs qui sont là. Vous avez l’air de bien connaître le service postal”. -"Oui Madame, mon père était Receveur en 1914, et, il s’est trouvé dans les mêmes conditions que vous aujourd’hui. Vous comprenez pourquoi je suis heureux de pouvoir vous être utile.
Après avoir chargé les sacs, ils partirent vers la FERTE-MILON, où se trouvait un bureau de poste. Le receveur dit, "Je ne peux rien prendre, car moi-même, je pars tout de suite, je vous conseille d’aller à MEAUX, c’est un grand bureau de Poste, il doit y avoir du monde”. De retour au camion, elle expliqua ce qu’elle venait d’entendre. Le sous-officier la fit remonter et lui dit “Nous allons nous rendre au poste de Commandement du Régiment de Chars qui est à LIZY Sous OURQ. Nous vous hébergerons et nous vous ferons dîner; Demain, il y aura certainement une corvée pour aller à MEAUX et l’on vous emmènera”.
Présentée aux officiers, Andrée fut très bien accueillie, elle raconta son histoire, et dit qu’elle avait hâte de revoir sa famille. Le Samedi 18, elle fut conduite à MEAUX, libérée de ses sacs postaux, elle prit le train pour PARIS et COLOMBES. Elle arriva chez sa mère et sa sœur. Tous furent étonnés d’apprendre que les Allemands étaient dans 1’AISNE et peut-être à SOISSONS. Elle passa le Dimanche 19 avec eux, et le Lundi 20, elle nous rejoignit à LAVAL. Andrée est enfin avec nous.
Mais nous n’étions pas au bout de nos peines; Andrée fut affectée au bureau de Saint BERTHEVIN-les-LAVAL, à une dizaine de kilomètres avec Mme DOLLE, par la Direction des P.T.T. Elle trouva à loger tout le monde et je pus, quelques jours vivre avec eux.
A mon tour, je fus affecté à la Direction de Saint LÔ (MANCHE). J’avais été placé à la brigade de surveillance et mon chef de service, M. PETANGUE m’avait trouvé une chambre quelques jours après, dans la même maison que lui. J’y étais très bien. Avec mon nouveau chef, nous parcourions la partie NORD du COTENTIN, uniquement pour des surveillances d’alambics ou des affaires de contentieux. Nous étions bien au courant des événements par la Radio et nous suivions la marche des envahisseurs. Quand les Allemands eurent atteint PARIS, nous pensions bien qu’ils ne s’arrêteraient pas là. J’envisageais un nouveau repli, mon chef aussi. Une chose me tracassait, c’était de risquer de ne plus avoir de nouvelle des miens et de me trouver sans argent. Fort heureusement, le Syndicat avait obtenu que les Directions d’origine établissent une fiche de renseignements pour chaque employé afin de pouvoir percevoir leur traitement.
  
         LES ALLEMANDS CONTINUENT À AVANCER.
 
Au fur et à mesure qu’ils approchaient nous étions de plus en plus nerveux. Quand ils furent à ROUEN, et qu’un certain Dimanche les stocks de carburant furent incendiés, toute la région OUEST de la FRANCE fut plongée dans une demi obscurité. C’était sinistre !!!.!.
Quelques jours après, nous apprîmes que certaines Directions préparaient leur repli. La nôtre n’avait pas encore d’ordre. (Les replis individuels, comme moi, ne savaient pas s’ils devaient suivre leur Direction d’origine ou la provisoire). Nous sommes allés demander au Préfet des ordres à ce sujet, son bureau était envahi aussi bien par des hommes que par des femmes, de toutes administrations. Le Préfet ne savait pas quoi nous répondre, il nous recommandait de rester calmes, il n’avait aucune liaison avec le Ministère, il ne pouvait rien dire, ni rien faire.
Mon chef de service, M. PETANGUE, avait chargé sa voiture, comptant emmener sa femme, sa propriétaire, le plus de linge possible et les objets de valeur. Un matin, au petit jour, je fis un tour à Saint LÔ, je n’étais pas le seul et nous étions tous nerveux. Je rencontrais ainsi notre Directeur qui, m’apercevant, me dit : “M. RENOUX, il y a du nouveau, je viens d’apprendre que les P.T.T s’apprêtent à partir ainsi que la Trésorerie Générale. Il est question que les mobilisables et les affectés spéciaux pourraient partir par leurs propres moyens. Allez donc le dire à M. PETANGUE”. Ce que je fis, M. PETANGUE me posa la question “Et vous?, Comment allez vous partir?”- ”Je ne sais pas encore, j’attends d’être payé pour prendre une décision, je m’achèterai un vélo et j’irai prendre un bateau pour les Iles de JERSEY ou de GUERNESEY et rejoindre l’ANGLETERRE”. (Cela, avant l’appel de DE GAULE). M. PETANGUE me dit “Si vous voulez, je vous emmènerai avec nous, nous allons modifier le chargement de la voiture” -”Entendu!, lui dis-je, mais avant il faut aller à la Direction, il va être 9Hoo”. Nous partîmes et dans les bureaux, nous rencontrâmes des collègues qui ne partageaient pas notre point de vue et préféraient rester sur place. Je leur dis, ”Je vous comprends, vous pensez que tout se passera bien, votre maison est intacte, vous aimez mieux rester, je ne suis pas dans le même cas que vous. Tenez, voilà ce qu’il me reste, (Ceci en tapant sur la musette que j’avais sur moi et qui contenait mon linge de rechange), je ne sais même pas si je reverrai ma famille, alors je vais essayer à me caser ou à me rapprocher des miens!!”. Ils me répondirent que si je descendais sur BORDEAUX, les colonnes Allemandes nous couperaient la route avant. ”Peut-être, répondis-je, mais ce que je sais, c’est qu’en ne partant pas, je n’arriverai pas!”. Les papiers en règle, nous nous rendîmes à la Trésorerie Générale, où l’on nous paya trois mois de traitement d’avance.
 
DIRECTION SUD-EST: Saint LÔ, POITIERS,.BORDEAUX.
 
 Nous partîmes, M. PETANGUE ayant un beau-frère à BORDEAUX, nous comptions donc s’y arrêter. Vers midi, brusquement, nous vîmes de la vapeur s’échapper du radiateur, la durit était crevée, je m’offris de démonter cette durit et d’aller au garage le plus proche pour en chercher une autre. Je partis à pieds, le personnel du garage était allé déjeuner, j’attendis leur retour pour repartir aussitôt servi. En traversant le passage à niveau, (j’étais au beau milieu des voies), quand j’aperçus un avion qui volait en rase motte. Je n’ai eu que le temps de me coucher, mais il ne tira pas sur la gare. J’appris plus tard, qu’il était allé reconnaître l’important embranchement de FOLLIGNY (MANCHE). Peu après, en effet nous entendîmes des explosions, c’était une escadrille qui bombardait cet objectif, (il y avait des cratères énormes de cinquante mètres de diamètre). Les locomotives étaient réduites à la verticale; Je rejoignis la voiture et effectuais la réparation. Nous repartîmes et nous avons croisé une unité de chars anglais retournant s’embarquer à CHERBOURG. Les Anglais nous faisaient des signes indiquant que leur moral était très bas. Mon collègue accepta de faire un détour pour passer à Saint BERTHEMIN rassurer ma femme. Nous apprîmes que la famille était partie!!!.
 
LA FAMILLE EST À NOUVEAU DISPERSEE.
 
Mes fils, Pierre et Claude, étaient partis à vélo, envoyés par leur mère à VILLIERS (Chez la Tante BERTHE). Ils devaient par la suite, aller à MONTFAUCON, dans le LOT, le cas échéant; Leur soeur aînée, Lucette, étant, dans cette ville, dans une maison de convalescence. Quant à ma femme et à Janine, ainsi que les autres P.T.T de l’AISNE, elles avaient un ordre de mission pour rejoindre ANGOULEME par RENNES et NANTES.
Quant à nous, nous partîmes en direction de POITIERS, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Je ne me souviens pas comment nous fûmes hébergés. Au restaurant, un officier, qui était en face de moi, me dit “Je viens de téléphoner à ma femme pour qu’elle retourne à la maison, sans perdre de temps, les Allemands vont être dans tout le pays avant peu, il est préférable qu’elle soit chez elle que réfugiée on se sait où!!”
Nous quittâmes POITIERS le 19 Juin 194O, nous venions d’apprendre que l’ARMISTICE était signé. A BORDEAUX cela nous fut confirmé, et en même temps, on nous apprenait qu’il était interdit de quitter la ville. Nous nous présentâmes à la Direction des Contributions Indirectes. Nous n’avions aucune affectation, mais nous devions passer tous les jours prendre des ordres.
 
OU NOUS VECUMES UNE SERIE DE COINCIDENCES EXTRAORDINAIRES.
 
L’ARMISTICE était donc signé, j’étais à BORDEAUX sans nouvelles de ma femme et de mes enfants.
Le beau-frère de M. PETANGUE, qui tenait une droguerie, m’offrit l’hospitalité. On me trouva un lit cage que l’on installa dans un cabinet de rangement avec fenêtre. J’étais donc très bien, je prenais mes repas avec eux et comme ils ne voulaient pas m’indiquer un prix de pension, je m’arrangeais pour amener mon écot en achetant ceci ou cela pour tout le monde.
Un jour, vers midi, nous attendions le retour de Mme et M. PETANGUE, qui étaient allés faire des courses. Comme ils tardaient beaucoup, mes hôtes dirent “Tant pis, nous allons commencer à manger” Enfin, les retardataires arrivèrent, mon collègue me tendit une lettre, ”Connaissez-vous cette écriture? “- “ C’est l’écriture de ma femme! !“. D’ailleurs, au, dos elle avait mentionné sur l’enveloppe: Mme A.RENOUX, receveuse des P.T.T, repliée à la Direction Générale de RENNES. Cette lettre ne m’était pas adressée!!, (Andrée ne connaissait pas mon adresse). Cette lettre était adressée à Mme CARRE (Carré), à ANGOULEME.
Je savais qui était Mme CARRE, elle avait été receveuse des Postes à LONGPONT avant Andrée, elle nous avait même rendu visite.
                   Je pris donc connaissance de cette lettre.
J’appris que partant de LAVAL, où elle était réfugiée, elle devait avec Janine rejoindre ANGOULEME. Le train qui les amenait à RENNES avait été bombardé et mitraillé par les Allemands. Ma femme et ma fille se trouvèrent séparées, l’une se sauvant à droite de la ligne de chemin de fer, l’autre à gauche. Elles ne se retrouvèrent que trois mois plus tard!!!.
Je demandais à mon collègue comment il avait pu entrer en possession de cette lettre qui ne m’était pas destinée.
Il me raconta ceci: ”Nous marchions, ma femme et moi, sur une des grandes avenues de BORDEAUX, quand, une Division de blindés allemands défila, se dirigeant vers le SUD, 1’ESPAGNE probablement. J’aperçus une voiture en stationnement, immatriculée dans la MANCHE, je demandais donc au conducteur dans quel état il avait quitté la ville de CHERBOURG, dont il me dit être originaire, (l’état des ponts, des villes etc.)”. Le conducteur lui donna des détails, dit qu’ils avaient traversé POITIERS, ANGOULEME, puis il s’écria, ”J’avais une lettre à poster pour ANGOULEME!. J’ai oublié de le faire, pourriez vous la poster à ma place??”. C’est ainsi que M. PETANGUE prit la lettre. Il l’a mit dans sa poche avec l’intention de la poster, quand la circulation aura été rétablie. Devant la Poste il dit à sa femme “Il faut que je poste la lettre”. Il allait la glisser dans la boite quant il aperçut au verso le nom de Mme A.RENOUX etc. etc. . Il dit alors “La femme de M. RENOUX est bien receveuse des Postes?. Cette lettre parait bien être de sa part. Nous allons bien voir, il verra bien si c’est l’écriture de sa femme”.
C’est ainsi que j’ai eu des nouvelles de ma femme. Aussitôt, je partis à la Poste pour envoyer la lettre en question à Mme CARRE, sa destinataire, je lui racontais comment cette lettre m’était parvenue. Je télégraphiais à Lucette qui était à MONTFAUCON sur LOT avec ses deux frères. J’expliquais à l’employée du guichet cette aventure, ”Madame, pardonnez-moi cette exaltation mais je suis bouleversé par ce qui m’arrive, c’est tellement extraordinaire! !! ”.
J’écrivis aussitôt à ma femme, en utilisant l’adresse qu’elle avait mise au verso de l’enveloppe (adresse provisoire puisque son ordre de mission pour ANGOULEME n’était plus valable, et qu’elle devait retourner dans l’AISNE)
 
       LETTRE QUE MADAME CARRE A ECRITE À ANDREE, FAISANT ALLUSION A LA FAMEUSE LETTRE RECUE PAR HASARD!
 
 
Angoulême le 12 Juillet 1940.
 
Bien chère Madame,
Suis navrée d’apprendre que vous n’avez pu encore joindre votre jeune fille. Quel dommage que son séjour à VANNES ne soit pas prolongé. Peut-être tente-t-elle de venir jusqu’à Angoulême ou bien retourner dans la Mayenne !. C’est désolant!! soyez assurée, au cas où elle arriverai ici, que l’aide la meilleure lui serait apportée. Les P.T.T de l’Aisne sont toujours là !, Aucune nouvelle pour le retour. Les DELBOEUFS sont sans nouvelle de leur soldat. Mme DOLLÉ repliée à Tarbes. Vous enverrez un mot pour indiquer le départ d’Angoulême de la Colonie de l’Aisne. Quoi qu’il en soit, le Directeur n’est jamais arrivé jusqu’ici, non plus que nombre d’employés, lesquels se trouvaient égarés un peu partout.
Ici, le personnel de Château-Thierry, parmi lesquels des amis à moi, que j’ai pu héberger, certains ont fait le trajet Château-Thierry , Angoulême en vélo. Que de tribulations pour tous. Ne me remerciez pas, Chère Madame, d’avoir fait si peu de choses (que de vous communiquer une adresse). Tant mieux que grâce au hasard, votre première lettre qui m’était adressée, soit miraculeusement passée dans les mains de votre mari, ayant, ainsi servi à renouer le fil familial, etc. etc., j’ai eu la joie de relier une autre famille des P.T.T du Loiret, etc., etc.
 
Signé Madame CARRÉ
 
C’est à NANTES, qu’Andrée (par hasard) avait appris que Mme CARRE avait été envoyée en 1939 à ANGOULEME. Elle espérait donc, par cette collègue avoir des nouvelles de Janine. C’est également par hasard qu’elle avait entendu parler entre eux des ouvriers de CHERBOURG. Ils discutaient haute voix pour déterminer leur itinéraire. ’”A mon avis, dit l’un d’eux, c’est de passer par ANGOULEME”. A ce nom, ma femme se retourne et se fait confirmer qu’ils avaient l’intention de passer par ANGOULEME. Elle leur demanda d’avoir la gentillesse de déposer une lettre à la Poste. Elle leur expliqua pourquoi. C’est grâce à ce conducteur de la voiture stationnant à BORDEAUX, de son oubli (Poster la lettre à ANGOULEME), du passage de la division blindée allemande, de la présence de M. et Mme PETANGUE à ce moment là, de l’intérêt que M. PETANGUE porta à cette lettre, (que j’habite, en plus chez son beau-frère) ..Bref!!! C’est grâce à ces multiples coïncidences que la liaison fut en partie rétablie entre les membres de la famille.
 
ODYSSEE DE JANINE.
 
C’est à RENNES sur les lieux du bombardement que Janine et Andrée avaient été séparées. Andrée avait crié à Janine. “Ne retourne pas dans le train, car il y a des bombes non éclatées”. C’était trop tard, car Janine, n’ayant pas entendu, est retournée dans le wagon, a pris tous les bagages (qu’elles avaient abandonnés), et s’est enfuie dans la plaine. Aussi, Andrée a cherché en vain Janine dans les décombres, au milieu des morts et des blessés!.
Janine, arrivée sur une route où passaient des convois, fit signe et une voiture s’arrêta. C’était des Médecins français. Ils firent monter Janine dans la voiture et mirent les bagages dans l’ambulance qui suivait. Arrivés à VANNES, i1s la laissèrent dans cette ville. Quant aux valises elles continuèrent dans une direction inconnue. Elles revinrent deux ou trois ans après, au bureau de LONGPONT, car notre adresse y figurait dessus... (mais il a fallu du temps pour trier les bagages échappés sur les routes).
 
EXTRAITS DES LETTRES DE JANINE, qui m’arrivèrent également par hasard, sans doute par l’intermédiaire de Lucette;
 
“Le 6 Juillet 1940: Ayant trouvé une occasion d’aller à VANNES, j’y suis restée huit jours bloquée toutes les communications étant coupées. Je n’ai plus rien en poche, Maman ayant l’argent sur elle. Heureusement, j’ai trouvé des braves gens. Puis, j’ai eu une occasion d’aller à PARIS. J’espérais trouver Félix, et Émile, mais ceux-ci étaient partis. Je suis chez Mme GUERY, 22 Rue ETEX, PARIS 18ème
Mon cher petit papa, je t’enverrai un mot ce soir, pour te dire si je peux partir. Sinon, tu enverras un mandat dès que cela sera rétabli, etc..;”; Janine avait dix-huit ans à l’époque. »
Elle put aller chez Marcelle et Félix à COLOMBES, dès que ceux-ci revinrent, le 26 juillet 1940. Elle y resta en attendant que sa mère puisse lui écrire de rentrer à LONGPONT. (La maison de LONGPONT était très abîmée, plus de matelas, pillées, dévastée etc. ).
 
RETOUR D’ ANDREE A LONGPONT.
 
A NANTES, Andrée avait eu un “Ausweis” délivré par les Allemands. C’était l’autorisation de circuler que délivraient les Allemands pendant l’occupation (194O-1944). Elle était “invitée” à retourner à LONGPONT. La maison, en Mai Juin, avait été habitée par les troupes françaises. Quand Andrée arriva, elle était habitée par des soldats allemands. Pendant l’exode tout avait été pillé, souillé, cassé, (cela en plus des bombardements). Andrée demanda à un officier allemand d’évacuer la maison, lui rappela qu’en temps de Paix, il était interdit de loger la troupe dans un immeuble administratif.
L’officier prit très mal et lui répondit, ”Vous avez six soldats, mais, demain, vous en aurez douze, car les Allemands ne sont pas des voleurs”. Il tint parole. Les enfants revinrent en Septembre à la maison. Andrée retourna à la KOMMANDANTUR. L’évacuation complète se fit alors. ( 1er Octobre 1940).
Quant à moi, je quittais BORDEAUX pour retourner dans la MANCHE en chemin de fer. Je fis un détour pour aller embrasser ma femme. Elle était bien ébranlée par tous les événements qui avaient eu lieu depuis son départ le 17 Mai !; J’avais donc été affecté à Saint LÔ; puis à JUVIGNY le TERTRE, puis à VALOGNES, enfin, fin Septembre, je fus provisoirement affecté à VILLERS-COTTERETS, (tout près de LONGPONT), en attendant de rejoindre MONTCORNET.
Petit à petit la famille retournait à LONGPONT.
 
LA FAMILLE SOUS L’OCCUPATION.
 
 Nous souffrions journellement de l’occupation, (quatre ans c’est long), il fallait se soumettre continuellement aux tracasseries et aux vexations des occupants, se méfier des uns et des autres, ne pas se trouver en défaut. Andrée surprit des lettres de dénonciation adressée à la KOMMANDANTUR. Elle essayait d’y remédier adroitement. Le Dimanche, nous faisions de longues promenades dans cette forêt de VILLERS-COTTERETS, si belle, si agréable .Les enfants, dans la semaine étaient au Lycée ou au Collège. Comme tous, nous souffrions des restrictions à tous les niveaux (alimentation, vêtements, chauffage etc.) . En 1941, Lucette et Poupou. (Gaston PREVOTEAUX) se sont mariés. En Juin 1942, Marie-Anne est née. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, on parlait d’arrestations, d’otages, de victoires allemandes, d’avance sur le front russe etc.,etc.,. Je ne parle pas des bombardements!. De plus en 1943, Pierre fut requis au Service du Travail Obligatoire (S.T.O) pour aller travailler sur un des innombrables chantiers de l’organisation TODT, L’organisation TODT s’occupait d’aménager une zone fortifiée dans la région, (Tunnel de VIERZY, défendu par des fortifications en béton, à MARGIVAL, un autre tunnel avait été aménagé pour établir le Poste de Commandement du FURHER, en cas d’attaque des Alliés sur la MANCHE).
 
EMOTIONS FORTES.
 
Donc, Pierre avait été requis, il n’avait pas la bosse de la soumission, surtout avec la brutalité allemande. Un beau jour, il décida de ne plus retourner à MARGIVAL. Administrativement tout DESERTEUR était recherché par la FELDGENDARMERIE. Or, un soir, on sonna à la porte privée du bureau de Poste. Andrée alla parlementer à travers le vasistas. Un grand diable de Feldgendarme lui dit simplement, "Pierre RENOUX, c’est bien là ?’-"Non, répondit Andrée, avec aplomb, il n’est pas là, il est chez sa sœur à PARIS”. L’Allemand entra dans le couloir et se dirigea vers la cuisine qui était éclairée. Il étala sur la porte une liste, (celle des gens à rechercher), et marqua un renseignement. Ma femme, qui le suivait, était atterrée, elle savait que ses deux fils étaient à table avec leur Grand-mère Marguerite. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en regardant dans la cuisine de constater que sa mère continuait tranquillement de dîner, comme s’il n’y avait rien eu. Ses fils n’étaient plus à table, il n’y avait même pas trace d’eux. (Les deux couverts avaient été prestement enlevés et rangés sous l’évier).
Quand Pierre avait entendu son nom prononcé de cette voix gutturale, il avait compris tout de suite ce qui l’attendait . Il avait fait un signe à son frère qui comprit qu’il fallait disparaître en vitesse. Claude se cacha dans le fond du couloir derrière la porte sur laquelle le “Boche” s’appuyait pour écrire sur sa liste. Quant à Pierre, il pénétra dans la salle à manger et s’accroupit derrière notre grand fauteuil “VOLTAIRE”, qui formait avec le buffet un recoin à première vue suffisant. Ce jour la, j’étais absent.
Beaucoup plus tard, Claudie, la plus jeune fille de Marcelle et Félix était venue passer les fêtes de Pâques avec nous. Ma femme l’envoie faire une commission, quand elle revient, elle referme la porte, sans pousser le verrou, (Précaution que nous utilisions d’habitude pour nous mettre à l’abri d’une surprise).
Vers l3Hoo, nous étions dans la cuisine à écouter la BBC (Radio LONDRES) avec son brouillage si caractéristique, ”Ici LONDRES, les Français parlent aux Français”. Soudain, nous entendîmes la porte s’ouvrir brutalement et un bruit de bottes martelant le couloir. Un grand gaillard de Feldgendarme, approchant les deux mètres, congestionné de fureur d’entendre la “Radio maudite, interdite” nous prend donc en défaut, sans discussion possible. Il levait les bras en nous invectivant en Allemand. Enfin calmé, il me dit en désignant Claude : “Pierre ?” , ”Non, lui dis-je, c’est son frère”- “ Papiers! ”. Claude avait ses papiers sur lui, moi, je lui fis comprendre que mon portefeuille était dans la chambre au premier étage et qu’il fallait que j’aille le chercher.
En passant dans la salle à manger, je pris la photo de Jean RENOUX, (un des fils d’ÉMILE). Jean était à DAKAR dans la marine de guerre française. J’expliquais alors à l’interprète, qui était arrivé en renfort, que la BBC transmettait des messages personnels concernant les Français qui étaient aux Colonies. Après examen de mes papiers, et surtout de ma “Commission” indiquant que j’étais Contrôleur Principal d’une administration des Finances, il se calma un peu. Pendant ce court dialogue, je réalisais du risque que nous avions d’être arrêtés, Claude et moi. Je tremblais physiquement et mes bras, appuyés sur la table de la cuisine, remuaient continuellement. C’était la première fois que je ressentais cela.
Revenons à Pierre, l’interprète nous dit qu’il était recherché. Je lui dis que ma femme avait déjà dit qu’il était à PARIS et que depuis qu’il avait été requis, il ne venait plus nous voir. Nous étions sans nouvelle. L’Officier continuait, quant à lui, à me parler en Allemand que je ne comprenais pas.
Tout en me parlant, il avait remarqué la carte de TUNISIE sur la porte de la cuisine. Un cordon de laine rouge, fixé par des épingles, délimitait le front des troupes alliées autour de BIZERTE. L’Officier se penchait de plus en plus souvent, sans rien dire, nous sentions bien qu’il n’avait plus beaucoup d’illusions.
Il sortit en nous répétant, traduit par l’interprète, ”Il ne faudra plus écouter la BBC, sans quoi, vous serez déportés”. Je promis naturellement et ma femme l’accompagna àla porte et le suivit des yeux. Il s’arrêta pour causer avec un Feldwebel (Adjudant) du Kommando installé dans l’ancienne salle paroissiale afin de garder les requis belges. Par l’intermédiaire du chef Belge, elle apprit que l’officier avait ordonné que l’on fasse très attention à nous. Il demandait d’avertir immédiatement le Quartier Général si nous continuions d’écouter la BBC, pour procéder à notre arrestation.
Une autre fois, Pierre, alors qu’il faisait une chaleur accablante, s’était allongé sur son lit, après déjeuner, avec simplement un slip. Sa chambre était séparée de celle de sa Grand-mère Marguerite, par une cloison de contre plaqué. On entendait donc très bien d’une chambre à l’autre. Ma Belle-mère était à la fenêtre, elle remarqua un soldat allemand qui pénétrait dans le jardin et ouvrait la porte de la maison, “Attention, Pierre, il y en a “un” qui monte l’escalier”. A ces mots, Pierre bondit, la fenêtre était ouverte, il sauta dans le jardin, gagna, au fond, la buanderie, escalada le toit en se servant d’un fût de 200 litres placé dans le coin à cet effet. Arrivé sur le faite du toit, il sauta dans le cimetière, mitoyen du jardin. Il sortit de l’autre coté, longea les arbres, traversa la route, prit le chemin qui longe le ruisseau et s’enfonça dans les taillis.
Dans la soirée, arrivé de VILLERS-COTTERETS, on me raconta cet incident, je partis à sa recherche. Nous étions convenus depuis longtemps, qu’en pareil cas, il suffirait de siffler le refrain  de mon ancien bataillon, j’avais eu si souvent l’occasion de leur faire entendre. Dès que je fus à l’endroit que je jugeai propice, je lançais le premier appel, sans résultat, au deuxième, j’entendis la réponse, nous nous rapprochâmes et rentrâmes ensemble, le plus discrètement possible à la maison.
Nous n’étions pas au bout de nos peines et de nos émotions. C’était toujours l’occupation    
 
J’arrête provisoirement ce récit, afin d’envoyer ce texte à Pierre, puis à Claude, pour rectifications éventuelles car c’est à cette époque que nous nous sommes séparés, Claude étant à ROISSY, et Pierre dans les Chantiers de Jeunesse


 
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